La promenade comme matière première

Ce que ce coin du monde donne à voir.

Avant de m’asseoir devant un écran, avant d’ouvrir un papier, avant de poser la main sur une pierre, il y a quelque chose qui s’est déposé. Ce quelque chose, je ne l’ai pas fabriqué. Il vient du dehors — de ce coin précis du monde où je vis et où je travaille.

L’œuvre ne se forme pas où je travaille. Elle se forme bien avant — dehors, en marchant.

Une presqu’île qui change tous les kilomètres.

Le nord Cotentin n’a pas un seul paysage. Sur quelques dizaines de kilomètres, on passe des marais du Cotentin au sud aux landes du cap de la Hague au nord-ouest, des bocages du Val de Saire au nord-est aux havres et dunes de la côte ouest. Chaque territoire a son vent, sa lumière, sa matière. Le regard est obligé de basculer.

Je travaille aujourd’hui dans un espace naturel sensible, au milieu des marais. Une bonne partie de mes journées se passe à pied, là. Mais je marche aussi en dehors, partout sur la presqu’île. La randonnée, la pleine nature, un chemin que je connais ou que je ne connais pas. Et chaque fois, c’est une autre matière qui se présente.

Ce que la météo de presqu’île fabrique.

L’air maritime change tout. Une presqu’île n’a pas de météo stable — elle a des météos qui se succèdent. Le ciel bascule en quelques minutes. Le vent vient d’un côté, puis de l’autre. La lumière arrive parfois de l’est, parfois de l’ouest. Et parfois, la mer la renvoie de l’autre côté.

Cette instabilité, je l’ai longtemps prise comme une contrainte. C’en est une, sans doute, pour qui veut planifier. Mais c’est aussi une chance. Le territoire ne reste jamais le même. Chaque sortie est un autre territoire, sous une autre lumière. Quand on regarde, il y a toujours quelque chose à voir.

Deux moments qui m’ont marqué.

Les moments qui me marquent ne sont pas ceux que j’attendais. Souvent, ce sont des contraires.

Pendant plusieurs semaines, le vent souffle sans s’arrêter. Une nuit, il tombe. Au matin, je sors et tout s’est posé. La douceur a remplacé la rudesse, la fragilité a remplacé la force. Cette douceur a quelque chose de précieux justement parce qu’elle a été précédée par son opposé.

L’inverse arrive aussi. Un ciel gris anthracite, presque irréel, et un vent qui se met à monter. Le soleil arrive encore à percer pour quelques minutes, déposant une lumière dorée sur des herbes qui se courbent. Le calme et la fragilité sont loin. Comme si la nature, ce jour-là, faisait les gros yeux à qui veut bien la regarder.

Ces deux moments-là, je les ai rapportés dans la tête. Pas en photos — en images retenues. C’est l’un par rapport à l’autre qui les a rendus marquants. Sans la rudesse précédente, la douceur n’aurait pas été précieuse. Sans le calme habituel, la rudesse n’aurait pas été grande.

Ce que l’œil rapporte.

Quand je rentre chez moi, à ma table de cuisine — qui est mon atelier d’aujourd’hui — quelque chose est venu avec moi. Pas un objet. Pas une note prise. Une image dans la tête, parfois floue, parfois précise. Une lumière, un contraste, un silence.

Plus tard, devant l’écran, je creuse. Je cherche à explorer ce qui s’est posé. L’image numérique, alors, n’invente pas. Elle prolonge. Elle fait remonter ce que la marche m’a permis de voir, et que je n’aurais pas vu sans elle.

Le travail réel, c’est ce qui s’est déposé en marchant. Le reste — l’écran, l’encre, la pierre future — n’est qu’une manière de faire remonter ce qui a été retenu.

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Aza

Je m’appelle Sébastien, créateur de la marque Aza. J’ai souhaité créer cette marque afin de pouvoir exprimer dans la matière mes émotions et mes questions liées à l’existence dans ce monde.

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