L’arbre inversé

Il y a une image qui m’aide à choisir ce que je sculpterai avant même que la pierre ne soit dans l’atelier. Une image que j’ai croisée par hasard, en cherchant à comprendre quelque chose qui n’avait rien à voir avec le travail. Et qui, depuis, ne me quitte plus.

Tout commence par une distinction qu’une thérapeute Ayurvédique en formation m’a expliquée un soir. Ma compagne, qui termine sa troisième année, m’avait posé sur la table deux mots sanskrits que je n’avais jamais entendus : prakriti et vikriti.

On voit la manifestation, pas la source.

La prakriti, c’est la constitution native d’une personne. Ce qu’elle est à la racine, en équilibre. La vikriti, c’est la constitution actuelle. Celle qu’on observe à un moment donné, marquée par les déséquilibres de la vie. Ma compagne me l’expliquait : la difficulté, dans la pratique, c’est que ces deux niveaux ne se voient pas pareil. Quand on examine quelqu’un, on voit la vikriti — ce qu’il est devenu sous l’effet des déséquilibres. La prakriti, elle, reste souvent masquée derrière.

Cette distinction m’a accroché. Pas pour la médecine — pour quelque chose dans mon travail que je cherchais à nommer depuis longtemps. La différence entre ce qui apparaît et ce qui se trouve dessous.

J’ai cherché plus loin. J’ai découvert que le Jyotish — l’astrologie védique — est l’une des branches de l’Ayurveda. En Inde, les thérapeutes Ayurvédiques traditionnels regardent souvent le thème astral de leur patient pour affiner le diagnostic — pour saisir non seulement ce que la personne est aujourd’hui, mais aussi la trace de ce qu’elle est venue être.

Je n’ai pas la prétention de pratiquer ces traditions. Je m’en inspire de l’extérieur, en lecteur qui marche autour. Mais en cherchant sur ces sujets, je suis tombé sur une image qui m’a saisi.

Une image qui m’a saisi.

L’arbre inversé est un symbole présent dans plusieurs traditions. Les Upanishads parlent du Brahman comme d’un arbre cosmique aux racines tournées vers le haut. La Bhagavad Gita (chapitre XV) reprend cette image dans des mots presque exacts : « Il existe un arbre banian dont les racines pointent vers le haut, et vers le bas pointent les branches. » La Kabbale décrit son Arbre de Vie de la même manière inversée — l’origine au sommet (Aïn Soph, puis Kether), les manifestations qui descendent jusqu’à Malkuth, le royaume terrestre.

Au-delà des traditions, le symbole dit quelque chose de simple : ce qu’on voit est une manifestation. La racine, elle, est invisible.

Qu’est-ce qui descend ici ?

Depuis cette rencontre, mon regard a changé. Quand j’observe quelque chose dans la nature — une lumière qui tombe sur un mur, le silence d’une pierre, le frémissement d’une feuille — je me demande maintenant : qu’est-ce qui descend ici ? Qu’est-ce que cette manifestation porte de la racine invisible ?

Cette question m’aide à choisir mes sujets de création. Quand je travaille sans elle, j’ai l’impression de rester à la surface du visible. Quand elle accompagne mon regard, quelque chose commence à respirer — comme si l’image, l’encre ou la pierre future pointait vers une racine qu’on ne peut pas montrer mais qu’on peut viser.

Parfois, je crois voir cette énergie manifestée. Une présence qui descend dans la matière. Si c’est imaginaire, c’est un imaginaire qui guide mon œil. Si c’est réel, c’est un réel que je ne peux pas démontrer. Dans les deux cas, c’est utile.

L’arbre inversé est devenu ma boussole. Pas un dogme — une image, simplement. Mais une image qui, depuis qu’elle est entrée dans ma tête, me montre où regarder.

Travailler avec elle, qu’elle soit réelle ou imaginaire.

Le verbe central de mon travail est explorer l’invisible par la matière. L’arbre inversé est exactement cette image : la matière — la pierre, l’encre, l’image numérique — est la branche. Ce qu’elle porte vient d’ailleurs, d’une racine qu’on ne voit pas.

Je ne sais pas si cette racine existe vraiment. Peut-être que la réponse n’est pas pour cette vie. Peut-être qu’elle l’est. Quoi qu’il en soit, je peux travailler avec elle, qu’elle soit réelle ou imaginaire. Et c’est suffisant pour que l’œuvre tienne debout.

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Aza

Je m’appelle Sébastien, créateur de la marque Aza. J’ai souhaité créer cette marque afin de pouvoir exprimer dans la matière mes émotions et mes questions liées à l’existence dans ce monde.

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Ce qui revient quand on n’attend plus